Les stances de la distinction entre les phénomènes et leur nature

Les stances de la distinction entre les phénomènes et leur nature

Enseignement de Matira
mis par écrit par Asanga (IVe siècle) et traduit du tibétain et sanskrit par Diane Denis
En sanskrit : Dharmadharmatāvibhāgakārikā En tibétain : Chos dang chos nyid rnam par ’byed pa’i tshig le’ur byas pa

Nous rendons hommage au bienveillant Maitreya.

Ayant compris qu’il y a quelque chose à abandonner complètement
et qu’il y a autre chose qui doit être expérimentée directement,
[j’ai] composé ce traité dans l’intention de faire la distinction entre ces [deux choses] à partir de leur caractéristique. (1)

En résumé, tout [ce qui est enseigné dans les textes]
peut être connu sous deux aspects :
les phénomènes de même que leur nature.
[Cela] indique que tout [ce qui est à connaître] s’y retrouve. (2)

Dans ce [texte], ce que l’on entend par phénomènes, c’est le sa┼sāra ; et ce que l’on entend précisément par la nature des phénomènes, c’est le nirvā╛a
des trois véhicules. (3)

Dans ce [contexte], ce qui caractérise les phénomènes c’est la fabrication erronée qui prend l’apparence
de dualité de même que de désignations.
Puisqu’il y a apparence malgré l’absence d’existence, cette [caractéristique] est trompeuse. (4)

Du fait que [cette caractéristique] est en tous [points] sans objet de référence et qu’elle n’est que conceptualisation, elle est une fabrication. (5)

D’autre part, la nature des phénomènes se caractérise par l’ainsité sans distinction
entre l’objet saisi et le sujet qui saisit
ou [entre] ce qui est désigné et la désignation. (6)

Parce que ce qui apparaît est sans existence, il y a illusion. [L’illusion] est la cause de toute [la gamme] des états perturbés, car [l’apparence de ces états est à l’exemple de] la magie
qui fait apparaître des éléphants ou autres [choses]
sans que l’existence [du procédé] soit apparente. (7)

Si l’une d’entre elles – la non-existence ou l’apparence − n’était pas, [les paires] illusion et non-illusion,
états perturbés et états purifiés,
seraient incohérentes. (8)

Ces deux [choses : les phénomènes et leur nature],
Ne sont ni d’une [même essence], ni [d’esssence] différente. Puisqu’entre ce qui existe et ce qui n’existe pas,
La distinction existe et n’existe pas. (9)

La compréhension des phénomènes en six points est insurpassable. [Elle s’établit] par une compréhension rigoureuse :
1. de leur caractéristique,
2. du mode de fonctionnement,

3. [de l’examen démontrant que les phénomènes et leur nature ne sont] « ni uns ni différents »,

4. de l’appui commun [aux êtres vivants],
5. de l’appui qui n’est pas commun [c’est-à-dire qu’il est individuel],
6. de la non-existence [des phénomènes] malgré leur manifestation sous forme d’objet saisi – sujet qui

saisit. (10)

1. Leur caractéristique, 2. leur mode de fonctionnement et
3. [l’examen démontrant qu’ils ne sont] « ni uns ni différents »,

sont tels que dans la présentation concise. (11)

Du moment qu’il y a [des êtres] qui circulent quelque part,
il y a des appuis sur lesquels repose le perpétuel [cycle des existences] ;
[dans cet engrenage], il y a le facteur « êtres vivants » et le facteur « réceptacle ». Le facteur « réceptacle » semble commun [aux êtres vivants parce que]
[les processus individuels] d’appréhension sont en commun accord.

Le facteur « êtres vivants » [se divise] en ce qui leur est commun et ce qui ne leur est pas commun. (12)

Plus précisément :
1. la naissance,
2. les conventions [nécessaires à la communication], 3. et 4. l’assistance ou la coercition,
5. et 6. le bienfait ou le méfait,
7. et 8. les qualités ou les fautes,
se causent et s’induisent en détermination réciproque, c’est pourquoi ceux-ci leur sont communs. (13)

Les appuis qui ne sont pas [perçus en] commun [par les êtres vivants] sont : 1. l’appui, [c’est-à-dire la conscience-réceptacle,]
2. l’appréhension,
3. le bonheur

4. la souffrance,

5. le karman,

6. la transition de mort et de naissance
7. l’asservissement et
8. la libération.
Ce sont des [expériences individuelles] non communes. (14)

L’apparence de ce qui est commun, c’est-à-dire l’objet saisi comme extérieur, est l’appréhension du sujet qui saisit. (15)

L’existence de cet objet ne se trouve pas
extérieure à la conscience [c’est-à-dire indépendante d’elle] parce que [ce n’est pas l’objet] qui est commun. (16)

[Examinons] l’autre [possibilité], l’objet d’appréhension dont la saisie n’est pas commune,
tel que l’esprit d’autrui ou [ses facteurs mentaux]. L’appréhension, c’est-à-dire le sujet qui saisit,

même en état d’équilibre méditatif,
ne peut pas être un objet de [perception] commune,
étant donné que pour [un individu] qui n’est pas en état d’équilibre méditatif, ce sont ses propres concepts qui apparaissent ;
et que, pour celui qui est en état d’équilibre méditatif,
c’est le reflet limpide de l’objet de l’absorption
qui apparaît très précisément. (17)

S’il est établi que ce qui apparaît en tant qu’objet saisi n’existe pas,
il est établi que ce qui apparaît en tant que sujet qui saisit n’existe pas [non plus]. (18)

La compréhension de la non-existence de l’apparence objet saisi – sujet qui saisit est donc fondée, [d’une part,] parce qu’il est établi que, depuis des temps sans commencement,
[l’apparence de dualité] se manifeste sans interruption [en raison des tendances habituelles] ; (19)

[et d’autre part,] parce qu’il est clairement établi que cette dualité n’existe tout simplement pas. (20)

La compréhension de la nature des phénomènes en six points est insurpassable. [Elle s’établit] par une compréhension :
1. de la caractéristique,
2. de l’appui en tout temps [c’est-à-dire du cadre de référence],

3. de la certitude définitive,
4. du contact,
5. du rappel
6. et de l’arrivée en tant que telle. (21)

[…] Tous les phénomènes ainsi que l’ensemble des sūtra
qui sont basés sur la parole [du Bouddha] forment l’appui [de cette voie] (22)

La certitude définitive [à propos du sens profond]
s’obtient en utilisant la pensée rationnelle
dans le sens des sūtra du Mahāyāna.
[Cette étape] constitue l’ensemble du chemin de la mise en œuvre (23)

Par l’obtention d’une vue juste, il y a le contact. Avec ce chemin de la vision,
l’ainsité, ainsi que l’expérience [de celle-ci], s’atteignent de manière directe. (24)

Le rappel à l’esprit
de la réalité de cette vision
est le chemin de la méditation.
Ce [chemin] comprend les [branches] de l’Éveil qui permettent d’éliminer les taches. (25)

À l’arrivée en tant que telle,
il n’y a donc plus de tache [qui voile] cette ainsité.
Seule l’ainsité de tous [les phénomènes] est apparente.
Alors se produisent de complets changements d’appui […] (26)

La compréhension des complets changements d’appui en dix points est insurpassable. [Elle s’établit] par la compréhension :
1. de l’essence,
2. des composantes,

3. des individus,
4. des traits distinctifs,
5. des préalables,
6. de leur appui,
7. de l’utilisation de la pensée rationnelle, 8. de la pratique,
9. des désavantages
10. et des avantages. (27)

La compréhension [des changements d’appui s’établit] à partir de leur essence : L’ainsité est sans tache aucune, c’est-à-dire
qu’il y a des taches adventices et qu’il y a l’ainsité
dont la réalité n’apparaît pas [en présence de taches],

puis apparaît. (28)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi] à partir de leurs éléments ou composantes, de sorte que

  1. [l’appui que représente] l’appréhension du [facteur] – monde-réceptacle qui est perçu encommun se change en ainsité.
  2. [l’appui que représente] la sphère du Dharma des sūtrase change en ainsité.
  3. [l’appui que représente] les consciences, c’est-à-dire le facteur – êtres vivants qui n’estpas perçu en commun se change en ainsité. (29)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi] à partir des individus : les deux premiers complets changements d’appui en ainsité
sont propres aux bouddhas et aux bodhisattvas,
alors que le dernier [changement] est propre aussi aux śrāvakas

et aux pratyekabuddhas. (30)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi] à partir de leurs traits distinctifs : les traits distinctifs des bouddhas et bodhisattvas
sont l’obtention distincte de domaines complètement purs et
l’obtention distincte de la vision, des instructions et de la maîtrise,

acquise par l’obtention du dharmakāya, du parfait sa┼bhogakāya et du nirmā╛akāya. (31)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi] à partir de la réalisation de leurs préalables. Il y a là spécificité
1. de souhaits préliminaires,
2. de l’attention dirigée vers les enseignements du Mahāyāna

3. et d’une pratique intensive au cours des dix Terres. (32)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi] à partir de leur appui, c’est-à-dire de ce qui leur sert de support. [Elle s’établit] par la compréhension de l’intelligence fondamentale non conceptuelle en six points:
1. [la manière] d’orienter l’esprit,

2. les attributs à abandonner, 3. la pratique juste,
4. les caractéristiques,
5. les bienfaits,

6. et la connaissance approfondie. (33)

En premier lieu, la compréhension [de l’intelligence fondamentale s’établit] à partir de [la manière] d’orienter l’esprit. [Elle comprend] quatre temps :
1. les enseignements du Mahāyāna,
2. l’engagement envers ceux-ci,

3. la certitude,
4. et le parachèvement de l’accumulation. (34)

En second lieu, la compréhension de [l’intelligence fondamentale s’établit] à partir des attributs à abandonner. [Elle se présente] également en quatre [temps], c’est-à-dire à partir :
1. des facteurs nuisibles,
2. des remèdes,

3. de l’ainsité,
4. et des réalisations
qui sont les attributs à abandonner. (35)

Ce faisant, dans cet ordre, il y a abandon complet des attributs grossiers, médians, subtils
et tenaces. (36)

La compréhension [de l’intelligence fondamentale s’établit aussi] par une pratique juste. [Elle se présente] de même en quatre temps :
1. la pratique [d’une manière] de poser l’attention [sur les phénomènes],
2. la pratique qui est sans [objet-saisi sur lequel] poser l’attention,

3. la pratique qui est sans attention sur laquelle poser l’attention, 4. la pratique de l’attention sans attention. (37)

Cela dit, la compréhension de [l’intelligence fondamentale s’établit aussi] à partir de ses caractéristiques. Celles-ci doivent être considérées en trois temps.

[Premièrement, elles doivent être considérées] en fonction de ce qui lui sert d’appui, c’est-à-dire la nature des phénomènes. [Pourquoi ?] Parce que [l’intelligence fondamentale] s’appuie parfaitement sur cette nature, [puisqu’elle est de même] non duelle et inexprimable. (38)

[Deuxièmement, elles doivent être considérées] en fonction de l’absence d’apparence. [Pourquoi ?] Parce que la dualité, de même que [ce qui est du domaine du] langage,
des facultés des sens, de leurs objets, de l’appréhension et
du monde-réceptacle ne se manifestent pas [pour elle…]

[…Ainsi,] en fonction de [l’absence d’apparence], les caractéristiques
de l’intelligence fondamentale non conceptuelle
sont donc présentées dans cet [ordre] comme dans les sūtra : « insaisissable, inexprimable, sans appui,
sans apparence, sans appréhension,
sans lieu ». (39)

[Troisièmement, les caractéristiques de l’intelligence fondamentale doivent être considérées] en fonction de la présence d’apparences. [En méditation, on la dit sans référence] parce que tous les phénomènes se manifestent [pour elle] au même titre que l’espace. (40)

Et [en post-méditation, on la dit claire] parce que tout ce qui est composé lui apparaît semblable à une illusion engendrée par la magie ou par d’autres procédés. (41)

La compréhension [de l’intelligence fondamentale s’établit aussi]
à partir de ses bienfaits. [Ils doivent être considérés ] en quatre temps : 1. l’obtention du parfait dharmakāya,
2. l’obtention d’un bonheur insurpassable,
3. l’obtention d’une maîtrise de la vision,
4. l’obtention d’une maîtrise de l’enseignement. (42)

La compréhension [de l’intelligence fondamentale s’établit aussi] à partir d’une connaissance approfondie [de ses qualités]. Celle-ci doit être considérée en quatre temps :
1. une connaissance approfondie de [celle-ci en tant que] remède,
2. une connaissance approfondie de sa caractéristique : [la non-conceptualité],

3. une connaissance approfondie de ses particularités,
4. une connaissance approfondie de ses cinq domaines d’activité. (43)

La connaissance de [celle-ci en tant que] remède [s’établit à partir du fait que] l’intelligence fondamentale non conceptuelle [élimine]
la saisie des phénomènes,
la saisie [du « moi »] de l’individu,

[les notions de] changement et de dichotomie.
[Elle élimine aussi] le déni.
Elle est donc enseignée comme remède [contre]
les cinq façons d’appréhender ce qui n’existe pas. (44)

Il y a la connaissance approfondie de la caractéristique [de l’intelligence fondamentale, c’est-à-dire la non-conceptualité]. Cette caractéristique qui lui est propre [s’établit] en éliminant cinq cas [de non- conceptualité divergents], c’est-à-dire
1. l’absence de pensée ;

2. l’excellente transcendance ;
3. l’interruption ; 4. l’objet en son essence ; 5. la détermination. (45)

La connaissance approfondie des particularités [de l’intelligence fondamentale s’établit à partir de] de cinq points particuliers.
1. Elle est dénuée de concept ;
2. elle est sans limites ;

3. elle est sans appui,
4. elle est continue […]
5. [elle possède] aussi la qualité d’être sans égale. (46)

En dernier lieu, il y a la connaissance approfondie des domaines d’activité [de l’intelligence fondamentale] :
1. elle fait preuve de recul face au processus conceptuel ;
2. elle offre un bonheur insurpassable ;

3. et elle élimine l’aveuglement produit par les états perturbés et par les obscurcissements de la connaissance.

Cette intelligence fondamentale, en phase de post-méditation, 4. donne accès à tous les aspects de la connaissance ;
5. mène aux champs [purs] des bouddhas,

à la pleine maturité des êtres.
Elle fait naître l’omniscience et en fait le don sous tous ses aspects.

Voilà ses cinq domaines d’activité distincts. (47)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi]
à partir de l’utilisation de la pensée rationnelle.
Quel que soit le bodhisattva, [c’est-à-dire] l’individu,
qui désire entrer en l’intelligence fondamentale non conceptuelle, celui-ci utilise la pensée rationnelle de cette manière :

sans la connaissance de l’ainsité,
il y a élaboration sans réalité,
[qui s’accumule dans] ce que l’on nomme « l’ensemble de semences »,
ce qui fait apparaître une dualité sans existence.
[Cet ensemble de semences] sert d’appui, ce qui cause une diversité [d’expériences]. C’est ainsi que [les phénomènes], qui dépendent des causes et de leurs effets,
se manifestent malgré l’absence d’existence. (48)

[La dualité] apparaissant, la nature des phénomènes n’apparaît pas.
Et [lorsque cette fabrication] n’apparaît pas, la nature apparaît.
C’est en utilisant la pensée rationnelle de cette manière
que les bodhisattvas accèdent à l’intelligence fondamentale non conceptuelle. (49)

En orientant ainsi l’attention, il y a « appréhension seulement ». Avec ce référent, il n’y a pas d’objet sur lequel poser l’attention. N’ayant pas d’objet comme repère,
il n’y a pas de référent « appréhension seulement ».

N’ayant pas ces repères,
on accède à une attention sans dichotomie.

L’intelligence fondamentale non conceptuelle est sans référent, [sans] distinction duelle.
Elle n’implique ni objet saisi, ni sujet percevant puisqu’elle se distingue précisément par [le fait] qu’aucun attribut ne lui sert de repère. (50)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi] à partir des niveaux de pratique.
Ils doivent être considérés en quatre temps (51.1).
1. Il y a la pratique intensive exigeant l’engagement

qui se fait au niveau de l’application par l’engagement

durant l’étape de la certitude définitive. (51.2) 2. Il y a la pratique par la réalisation

suprême et individuelle qui correspond à la première Terre

et à l’étape du contact. (52)
3. Il y a la pratique intensive de la méditation

qui se fait sur les Terres impures et les trois Terres pures

durant l’étape du rappel. (53)
4. Et il y a l’ultime pratique qui est l’activité des bouddhas,

qui s’accomplit spontanément, sans interruption, et qui correspond à l’arrivée en tant que telle. (54)

La compréhension [des changements d’appui s’établit aussi] à partir des quatre désavantages à être privé des complets changement d’appui:
– le désavantage d’être sans appui pour empêcher les kleśa de s’introduire [dans la série de

moments mentaux] ;

– le désavantage d’être sans appui pour s’engager sur la voie ;
– le désavantage d’être sans base de désignation pour [ce que l’on nomme] individus du

nirvā╛a ;
– le désavantage d’être sans base de désignation pour [ce que l’on entend par] trois formes

distinctes d’Éveil. (55)

La compréhension [des changements d’appui s’établit enfin] à partir des avantages qui sont à l’inverse [des désavantages]. Ils doivent être considérés en quatre temps. (56)

De même que l’apparence des phénomènes sans existence est comparable à une illusion, à un rêve, etc.,
de même, les complets changements d’appuis peuvent être comparés
à l’espace, l’or, l’eau, etc. (57)